
Inua – qui succinctement désigne l’esprit chez les Inuit – n’est ni le recueil d’hommages plus ou moins hagiographiques qu’on pouvait craindre, ni l’ouvrage enfin intime qu’on pouvait espérer du célèbre ethno-historien et géographe, disparu en 2024 : il se tient sur une ligne de crête entre les deux types d’ouvrages, et c’est sans doute ce qui rend ce livre si original, attrayant, précieux.
C’est surtout le portrait d’une sensibilité, composé délibérément de points de vue différents, et de fragments d’origines diverses. On y trouve par exemple la superbe préface de Malaurie à l’Art du Grand Nord chez Citadelles et Mazenod, des témoignages de collaborateurs, une description de la collection Malaurie de l’Institut océanographique de Monaco, de très intéressants dialogues méditations un peu schizophréniques entre Jean et Malaurie, autour de points sensibles de la vie (l’inspiration, l’aventure, la musique, la foi, …). On y découvre aussi un petit choix des superbes productions du pastelliste que fut Jean Malaurie, et quelques superbes objets arctiques.
On sait que le personnage n’a pas toujours fait l’unanimité. Quelques scientifiques, ici et là, ont pointé son manque de rigueur, les illusions d’optique qu’il a pu créer et entretenir sur son expertise, ou ses découvertes. Le livre n’évoque évidemment rien de tout cela. Il se place là où les scientifiques exigeants ne peuvent guère le rejoindre : au carrefour de la science, de l’art et du sacré, notamment dans la fascination qu’éprouvait Malaurie pour le chamanisme. Car c’est bien le plus important pour un lecteur membre de DDM : la vision qu’avait Malaurie, de la nature, des peuples, et du lien que les seconds entretenaient, devraient toujours entretenir avec la première. L’important, le vraiment important, c’est « de rester en accord avec tous les mystères inhérents à la nature », dans notre monde comme dans les « mondes premiers ».
Cette vision-là, Malaurie l’a portée avec générosité, avec souffle, avec panache. Cette vision-là est une vision d’avenir.
Denis Bruckmann

Ill. DB
Inua, L’imaginaire arctique de Jean Malaurie, sous la direction de Jan Borm, Éditions dépaysage, 24 euros.
